
Les agriculteurs et agricultrices biologiques y cherchent une rencontre
fertile entre sociétés humaines, animaux et environnements
où la co-existence est possible
Mary Richardson
Thèse présentée à la Faculté des
études supérieures de l’Université Laval
dans le cadre du programme de doctorat en anthropologie pour l’obtention
du grade de Philosophiae Doctor
Résumé
L’agriculture et l’alimentation sont au coeur de pratiquement
toutes les grandes questions environnementales auxquelles font face les
sociétés contemporaines. Même si le pouvoir des grandes
corporations, les ententes de libre échange et le modèle
industriel de l’agriculture peuvent paraître écrasants,
des mouvements de résistance contestent ce pouvoir et tentent de
créer une alternative dans des contextes où le pouvoir,
sous ses diverses formes, réapproprie constamment les espaces crées
par les mouvements contestataires.
L’agriculture biologique est un des mouvements qui a su se tailler
une place comme modèle alternatif de production alimentaire, place
qui s’agrandit de jour en jour. Cette étude examine l’agriculture
biologique au Québec (Canada), mettant à profit une approche
ethnographique menée auprès d’agriculteurs biologiques
de diverses provenances et engagés dans divers secteurs de production
(élevage, production laitière, grandes cultures, maraîchage,
plantes médicinales et acériculture).
Les agriculteurs et agricultrices biologiques mettent ensemble des perspectives
provenant de la contre-culture des années soixante, des spiritualités
Nouvel Âge et orientales, de l’agriculture conventionnelle
et traditionnelle, et des mouvements néo-paysans contemporains.
Les modes de vie qu’ils et elles cultivent (souvent, mais pas toujours
à la marge intellectuelle, économique et sociale de la société)
incorporent une compréhension alternative des relations sociales,
de la richesse et du lieu. Une dimension saillante des pratiques et des
épistémologies de l’agriculture biologique est la
reconnaissance des relations entre les humains et les non-humains, et
de l’importance de l’agencéité à la fois
pour les agriculteurs et agricultrices et pour les non-humains qui sont
mobilisés dans le réseau de l’agriculture biologique.
En effet, les agriculteurs biologiques reconnaissent l’intentionnalité
des autres formes de vie et tentent de prêter attention aux messages
qu’ils portent. Le respect, la relation et la capacité à
répondre (respons-abilité) emergent ainsi comme des principes
fondamentaux de vie et de pratique agricole. Les agriculteurs et agricultrices
biologiques proposent donc de nouvelles façons d’appréhender
et de s’engager auprès des nombreux vivants qui peuplent
les milieux locaux, tout en gagnant leur vie en commercialisant des produits
biologiques.
Les agriculteurs et agricultrices biologiques constituent un exemple
fascinant des mécanismes par lesquels le savoir écologique
est construit, reconstruit et diffusé à travers les actions
d’individus, de groupes et d’organismes qui établissent
des liens entre diverses façons de connaître. Les agriculteurs
et agricultrices biologiques re-créent un savoir local sur divers
éléments du milieu vivant en faisant revivre le savoir traditionnel,
en développant de nouveaux savoirs à la lumière de
la recherche scientifique, et en construisant leur propre savoir incorporé
à travers l’expérimentation, l’observation,
l’intuition et l’essai-erreur. Leur approche est donc expérientielle
et enracinée dans un lieu, dans le corps, dans des écosystèmes
spécifiques et dans des contextes socio-économiques qui
varient des communautés locales aux réseaux commerciaux
mondiaux.
À mesure qu’ils et elles développent des pratiques
agricoles alternatives et diffusent de nouvelles (et d’anciennes)
approches aux agro-écosystèmes, les agriculteurs et agricultrices
biologiques ré-inventent des façons de connaître et
d’être au monde; des épistémologies et ontologies
relationnelles qui tiennent compte de la complexité, de la diversité
et de l’holisme. Ceci implique que, plutôt que de parler d’une
« nature » mise à distance, les humains entrent en
rapport direct avec les nombreuses entités de l’écosystème
et reconnaissent leur agencéité dans la création
du monde habité ou la communauté des vivants. Cette pratique
incorporée est fortement enracinée dans ce que plusieurs
appellent le paysage mitoyen entre des milieux urbains densément
peuplés et ce que beaucoup considèrent comme la nature sauvage.
Les agriculteurs et agricultrices biologiques y cherchent une rencontre
fertile entre sociétés humaines, animaux et environnements
où la co-existence est possible. Ce faisant, leur projet pourrait
bien s’inscrire dans le rétablissement du sentiment d’unité
esthétique que Bateson dit constituer la base d’un concept
du sacré. En cherchant à articuler une éthique de
respect, de respons-abilité et de relation avec le monde non-humain
(bien que ce ne soit pas toujours un objectif conscient) ils et elles
se distancient d’un paradigme de séparation ou de fragmentation,
vers un paradigme ancré dans la reconnaissance de la relation et
du lien. On peut voir dans ce changement l’émergence d’une
nouvelle forme d’écologie sacrée, de concert avec
d’autres approches non-dualistes qui émergent actuellement
d’un éventail de champs et de projets en marge des courants
dominants.
English
Affiché en septembre 2008
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